ROJAVA

Avènement et démantèlement d'une expérience politique kurde en Syrie

2/11/20268 min temps de lecture

1. Une émanation du PKK en syrie

Les racines du Rojava (Ouest en kurde) renvoient directement au PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan), fondé en 1978 par Abdullah Öcalan en Turquie. Ce parti initialement d'obédience marxiste-léniniste commence une lutte armée contre l'État turc en 1984 et revendique un État kurde indépendant. Après l’arrestation d’Abdullah Öcalan en 1999, le PKK évolue idéologiquement. Inspiré par les écrits de Murray Bookchin, Öcalan abandonne l’objectif d’un État kurde indépendant et développe le concept de « confédéralisme démocratique », fondé sur l’autogestion locale, la démocratie directe, l’égalité femmes-hommes et un modèle multiethnique. Ce groupe est inscrit sur la liste des organisations terroristes en Turquie, aux États-Unis et par l'Union européenne.

La question kurde en Syrie est ancienne et structurelle. En octobre 1962, un recensement exceptionnel est organisé dans le gouvernorat d’al-Hasakah. Environ 120 000 Kurdes sont déchus de leur nationalité syrienne, accusés d’être des « étrangers ». Ils sont classés comme ajanib (étrangers enregistrés) ou maktoumin (non enregistrés). Cette décision prive des générations entières de droits civiques : impossibilité de voter, d’occuper des emplois publics, d’acheter légalement des terres ou d’obtenir des documents officiels. Dans les années 1980 et 1990, le régime syrien tolère la présence du PKK sur son sol, principalement pour faire pression sur Ankara. Cette situation prend fin en 1998, lorsque Hafez el-Assad expulse le PKK sous menace militaire turque. L’organisation se replie alors dans les montagnes de Qandil, au nord de l’Irak.

En Syrie, le PYD (Parti de l’Union Démocratique) est officiellement fondé en 2003. Idéologiquement aligné avec le PKK et Abdullah Öcalan, il se structure clandestinement sous le régime de Bachar el-Assad. Les cadres du PYD étaient tous membres du PKK dans les années 90. Dirigé par Salih Muslim Muhammad, le PYD construit progressivement un appareil militant local (réseaux, cadres, structures civiles) qui lui permet d’être immédiatement opérationnel lors du soulèvement de 2011 et de s’imposer rapidement comme un acteur dominant dans les régions kurdes.

Représentation cartographique des projets d'établissement d'un État kurde entre 1919 et 1945 ; source : Institut kurde de Paris.

2. De la révolte syrienne à l’apogée territoriale (2011–2019)

Le 15 mars 2011, le soulèvement syrien commence à Deraa. La jeunesse kurde soutient les révoltes, détachée des considérations communautaires. Le PYD redoute qu’une chute rapide du régime débouche sur un pouvoir dominé par des groupes islamistes soutenus par la Turquie et les monarchies du Golfe. Entre 500 et 1000 combattants du PKK en provenance du mont Qandil rejoignent les forces armées du PYD à ce moment. Parallèlement, d’autres partis kurdes tentent de s’organiser. En octobre 2011, sous l’impulsion de Massoud Barzani, président du Kurdistan irakien, le Conseil national kurde syrien (CNKS) est créé. Le but de ce conseil est d'unir les partis kurdes syriens (une douzaine) pour organiser l'administration des zones contrôlées et aussi de contrebalancer le rapport de force vis-à-vis du PYD.

À l’été 2012, le régime retire une partie de ses forces du nord-est pour concentrer ses troupes autour de Damas. Une alliance de circonstance voit le jour entre le régime et les Kurdes, qui ont tout intérêt à ce que le régime affaibli d'Assad perdure. Le PYD et ses forces armées, les YPG (Unités de protection du peuple) et sa subdivision féminine, les YPJ (Unités de protection des femmes), contrôlent la plupart des villes kurdes : Afrin, Kobané et la région de Djazira autour de Qamishli. Le Rojava devient une réalité territoriale. Sous cette gouvernance, les autres partis politiques sont exclus du mécanisme décisionnel et parfois muselés. Les accords d’Erbil cette même année cherchent à unifier les forces kurdes en partageant le contrôle du Rojava. Mais l’équilibre est fragile. Le PYD s’impose progressivement comme acteur dominant grâce à sa force militaire. Les rivalités internes s’accentuent et la rupture devient claire fin 2013. Le CNKS entame des négociations à Istanbul avec l'opposition syrienne pour rentrer dans le Conseil national syrien. Concomitamment les PYD annoncent que le Rojava dispose de sa propre administration autonome et s'organise en 3 cantons : Djazira, Kobané et Afrin, chacun dispose d'une assemblée législative locale. Le modèle politique revendique l’autogestion démocratique locale, l'écologie politique, l'anti-capitalisme, la représentation des minorités et une forte participation des femmes.

L’année 2014 marque aussi un tournant militaire. À l’automne, la bataille de Kobané contre l’organisation État islamique attire l’attention internationale. Les YPG résistent avec le soutien aérien de la coalition menée par les États-Unis. Une alliance avec des tribus arabes et certains groupes de l'ASL se baptise "Volcan de l'Euphrate", prémisse des FDS. Les Forces démocratiques syriennes (FDS) sont créées le 10 octobre 2015 à Hassaké. Fin 2015, elles revendiquent 40 000 combattants, dont 35 000 YPG/YPJ. En mars 2017, le général américain Stephen Townsend affirme que la composition est passée à 40 % Kurdes et 60 % Arabes. Selon les périodes et les sources (2015–2020), les estimations varient entre 40 000 et 100 000 combattants.

L’expansion territoriale est rapide. Raqqa est prise de Daech en 2017. La vaste région du nord-est syrien, contrôlée par les FDS, comprend les champs pétroliers et gaziers majeurs du pays (Al-Omar, Al-Tanak, Koniko, Al-Jafra) qui représentaient avant la guerre environ 70 % des réserves nationales. Un accord commercial entre Delta Crescent Energy et l’administration des FDS a été conclu pour exploiter ces champs ; cet accord a été dénoncé comme un « pillage » par l’ancien régime de Bachar el-Assad. Le 23 mars 2019, après la chute de Baghouz, elles annoncent 11 000 morts et 21 000 blessés en cinq ans de guerre contre l’EI.

Les FDS gèrent un réseau de camps et de prisons dans le nord-est syrien accueillant des milliers de détenus liés à Daech, incluant femmes, hommes et enfants, avec des enfants souvent séparés de leurs mères pour limiter l’endoctrinement et beaucoup ayant grandi uniquement en détention. Les principaux camps sont Al-Hol, qui a compté jusqu’à 70 000 personnes en 2019 et environ 25 000 début 2025 avec plus de 60 % d’enfants, et Roj, avec environ 2 200-2 600 personnes de multiples nationalités, tandis que les centres de détention masculins regroupent environ 8 500 hommes dont 5 400 Syriens et 3 100 étrangers dont 1 600 Irakiens. Des organisations de défense des droits humains ont signalé des conditions difficiles, manque d’accès aux services essentiels et détentions sans procès formel, notamment à Al-Hol. Human Rights Watch a estimé qu’environ 80 % des enfants présents dans les camps Al-Hol et Roj étaient âgés de moins de 12 ans. Amnesty International a dénoncé la détention prolongée d’enfants dans des camps insalubres du nord-est syrien, le manque d’accès à l’éducation et aux soins, ainsi que les graves risques psychologiques et sociaux auxquels ces mineurs sont exposés. L’ONG a également pointé l’absence de procédures judiciaires pour les adultes détenus et les conditions de vie extrêmement précaires dans les camps et prisons.ô

3. L’offensive turque, les pertes territoriales et le délitement (2018–2026)

En janvier 2018, la Turquie lance l’opération « Rameau d’olivier » contre le canton d’Afrin (nord-ouest de la Syrie), majoritairement kurde, en ciblant les YPG, considérées par Ankara comme une extension du PKK. Cette offensive, menée par l’armée turque et l’Armée nationale syrienne (ANS) (coalition de milices syriennes pro-turques), aboutit à la prise d’Afrin en mars 2018 et au départ forcé de dizaines de milliers de civils kurdes, marquant une perte majeure pour le Rojava : Afrin n’est plus sous contrôle des FDS/YPG et passe sous influence turque et milices alliées.

En 2019, Trump annonce vouloir retirer l'intégralité des troupes américaines en Syrie. Il considère que la chute territoriale de Daech parachève les objectifs américains dans la région. Le Pentagone et le Conseil d'État tempèrent cette décision et 900 des 2 500 soldats restent aux côtés des FDS. La Turquie en profite pour lancer l’opération « Source de paix » contre les forces kurdes. Cette offensive frappe une bande frontalière d’environ 32 km de large le long de la frontière syrienne entre Tal Abyad et Ras al-Aïn (nord-est de la Syrie), entraînant le retrait des combattants kurdes de ces secteurs à la suite d’un cessez-le-feu négocié par Washington. La Turquie justifie ces opérations par sa vision des YPG comme menace directe à sa sécurité, et cherche à créer des zones tampons le long de sa frontière.

Face à ces pressions militaires, l’Administration autonome du nord-est syrien (AANES) doit négocier avec Damas et Moscou pour stabiliser la situation et éviter une avancée turque plus large. Des troupes du régime syrien réintègrent certaines zones frontalières autrefois sous contrôle kurde, modifiant significativement le rapport de force.

Après la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024 et la prise de Damas par Hayat Tahrir al-Cham, les nouvelles autorités exigent l’intégration de toutes les factions armées dans l’État. Le 10 mars 2025, un accord est signé à Damas entre Ahmed al-Charaa et le commandant des Forces démocratiques syriennes, Mazloum Abdi. Il prévoit : un cessez-le-feu national, l’intégration progressive des institutions civiles et militaires du Nord-Est (y compris postes-frontières, aéroports et champs pétroliers et gaziers) sous l’autorité centrale d’ici fin 2025, et la garantie d’une représentation politique kurde. Cependant, l’application reste fragile : des affrontements éclatent à Alep les 6-7 octobre 2025, rapidement stoppés après une nouvelle rencontre entre Charaa et Abdi. Cet accord ne sera jamais effectif en raison du flou autour de l'administration des zones kurdes et concernant les ressources en hydrocarbures.

L’offensive contre les forces kurdes du Rojava a été lancée par le gouvernement syrien le 13 janvier 2026, d’abord dans le gouvernorat d’Alep puis étendue le 17 janvier à Raqqa, Deir ez-Zor et Hassaké, conduisant les FDS à perdre rapidement environ 80 % de leur territoire après la défection de nombreuses unités arabes ; sous pression, un accord de cessez-le-feu a été annoncé le 18 janvier, puis un accord global a été signé le 30 janvier 2026 pour une intégration progressive des forces et institutions kurdes dans l’État syrien et le retrait des hostilités, avec déploiement de forces gouvernementales dans des villes comme Hassaké et Qamishli dès début février. Le Rojava n’existe plus comme zone autonome de fait mais certaines zones résiduelles restent sous influence du PYD mais sans structure politique indépendante.

sources :

https://www.amnesty.fr/actualites/syrie-enfants-de-daech-rapatriement-la-chronique/

https://www.hrw.org/report/2022/11/21/my-son-just-another-kid/experiences-children-repatriated-camps-isis-suspects-and?utm_source=chatgpt.com

Rojava, Magda Tagtachian

Revolution in Rojava, Michael Knapp, Anja Flach, Ergan Ayboga

The PKK coming down from the mountains, PAUL WHITE

Histoire de la Syrie, Xavier Baron