Netanyahu et le Hamas : flux financiers et calculs politiques à Gaza
Depuis 2009, sous les mandats de Benjamin Netanyahou, des révélations médiatiques et judiciaires montrent un double jeu du pouvoir israélien à Gaza.
10/12/20255 min temps de lecture


Hamas et Likoud : une stratégie de long terme
Depuis les années 2000, Israël a adopté une approche consistant à renforcer le Hamas à Gaza tout en affaiblissant l’Autorité palestinienne (AP) en Cisjordanie. Cette stratégie visait à maintenir la division palestinienne et à limiter la consolidation d’un État palestinien unifié. Le Hamas, en tant que mouvement religieux, constituait un adversaire plus facile à présenter aux yeux de l’opinion publique internationale, notamment en l’associant à d’autres groupes djihadistes comme Daech. Cette perception permet de justifier des opérations militaires et des pressions politiques, au nom de la lutte contre le terrorisme et l’obscurantisme religieux, là où s’attaquer à des mouvements laïcs est plus difficile à légitimer. Bezalel Smotrich, député et ministre des Finances israélien, a résumé cette logique en 2015 : « L’Autorité palestinienne est un fardeau ; le Hamas est un atout ».
Les transferts financiers, notamment qataris, vers Gaza ont été facilités par des intermédiaires israéliens, dans le but de stabiliser la situation sur le terrain et d’assurer la sécurité d’Israël selon leurs dires. Toujours en 2015, des cadres du Hamas, dont Moussa Abou Marzouk et Khaled Mechaal, avaient reconnu l’existence de contacts avec Israël. Quatre ans plus tard, lors d’une réunion à huis clos du Likoud, le Jerusalem Post rapporte que Benjamin Netanyahu a défendu l’autorisation faite au Qatar de transférer des fonds vers Gaza pour payer les 22 000 fonctionnaires civils du Hamas.
Shlomi Fogel : l’intermédiaire discret du financement de Gaza
Depuis le début des années 2010, Shlomi Fogel, milliardaire israélien et proche de Benjamin Netanyahu, a joué un rôle d’intermédiaire entre Israël et le Qatar dans le financement de projets civils à Gaza. Selon plusieurs enquêtes journalistiques, il entretenait des contacts étroits avec Mohammad al-Emadi, le diplomate qatari chargé des programmes de reconstruction de la bande de Gaza. Ces échanges visaient à faciliter le transfert de fonds qataris autorisés par Israël, officiellement destinés au paiement des salaires de fonctionnaires civils gazaouis et à la stabilisation économique de la région.
En 2016, dans un entretien accordé au journal Globes, Fogel avait défendu ces opérations, affirmant que « l’investissement dans l’économie de Gaza » constituait selon lui « un investissement dans la sécurité d’Israël ». La stratégie derrière ces flux d'aides financières était de maintenir le Hamas au pouvoir et donc une séparation politique durable entre Gaza et la Cisjordanie.
Après le 7 octobre 2023, le nom de Shlomi Fogel est réapparu dans l’affaire Orbis/SRS. Cette société privée, choisie sans appel d’offres pour coordonner la distribution de l’aide humanitaire à Gaza, aurait été liée à plusieurs personnalités proches du bureau du Premier ministre. Fogel nie toute implication directe, mais plusieurs médias israéliens évoquent de possibles conflits d’intérêts en raison de ses liens d’affaires et de sa proximité politique avec le cercle de Netanyahu. Aucune enquête judiciaire ne le vise pour l’instant en Israël.
Qatargate et manipulation politique
L’affaire dite du Qatargate a éclaté début 2025. Une enquête du Times of Israel a révélé que plusieurs collaborateurs proches de Benjamin Netanyahu auraient mené des opérations de communication en faveur du Qatar, alors principal médiateur entre Israël et le Hamas dans les négociations sur les otages israéliens détenus à Gaza depuis les attaques du 7 octobre 2023.
Parmi eux, Eli Feldstein, ancien porte-parole militaire du bureau du Premier ministre, et Jonatan Urich, conseiller en communication de Netanyahu, ont été mis en examen en mars 2025 pour divulgation de documents classifiés, contacts avec un agent étranger et atteinte à la sécurité de l’État. Deux autres figures ont été impliquées dans le Qatargate : Yisrael (Srulik) Einhorn, ancien conseiller de Netanyahu, qui a coordonné la campagne médiatique pro-Qatar et guidé la diffusion des messages ; et Jay Foutlik, un lobbyiste américain, qui a soutenu les liens financiers et stratégiques entre le Qatar et les intermédiaires israéliens.
Selon l’enquête, ces responsables auraient cherché à améliorer l’image du Qatar dans les médias israéliens et internationaux. Le but : légitimer le rôle du Qatar comme intermédiaire indispensable entre Israël et le Hamas, et faciliter la poursuite des transferts de fonds qataris vers Gaza, validés par le gouvernement israélien. Entre 2018 et 2021, ces versements atteignaient environ 30 millions de dollars par mois, officiellement destinés à l’aide humanitaire, mais qui servaient aussi à maintenir le Hamas au pouvoir.
Pour les proches de Netanyahu, cette stratégie permettait de préserver une forme de stabilité à Gaza sans qu’Israël ait à s’y impliquer directement. Elle reposait sur un calcul politique : mieux valait un Hamas affaibli mais contrôlable, financé sous supervision qatarie, qu’un retour de l’Autorité palestinienne soutenue par l’Occident.
C’est dans ce contexte que le Qatar était présenté comme un acteur “utile”, tandis que l’Égypte (pourtant partenaire sécuritaire d’Israël mais hostile au Hamas en raison de ses liens avec les Frères musulmans) apparaissait comme moins “coopérative” dans les négociations. En réalité, cette communication visait à protéger une alliance pragmatique mais controversée : celle entre Israël et le Qatar, fondée sur un intérêt commun à maintenir le statu quo à Gaza.
quelles conséquences ?
Depuis le 7 octobre, les révélations sur le Qatargate et les interrogations autour du financement du Hamas ont ravivé en Israël le débat sur la politique menée à Gaza, notamment concernant la construction des 500 km de tunnels souterrains. Ces soupçons s’ajoutent à un contexte déjà explosif pour Benjamin Netanyahu, inculpé pour corruption, fraude et abus de confiance dans plusieurs dossiers internes. Si ces procédures sont actuellement gelées pendant son mandat ( pour ne pas paralyser le pouvoir exécutif ), elles restent en attente. La stabilité de sa coalition gouvernementale, déjà fragilisée par les divisions internes et la gestion de la guerre à Gaza, apparaît de plus en plus incertaine. En cas d’effondrement de cette majorité, Netanyahu perdrait cette immunité et serait de nouveau confronté à la justice israélienne. Le 14 octobre 2025, Donald Trump, en s’adressant à la Knesset, a demandé au président israélien Isaac Herzog d’accorder une grâce à Benjamin Netanyahou, en minimisant les accusations de corruption : « cigares et champagne, qui s’en soucie ? ».
SOURCES
Haaretz – Netanyahu confidant expedited Qatari cash to Gaza, at Hamas request, 29 mars 2025
Le Hamas et le monde - Leila Seurat
L'Orient Le Jour - Netanyahu aide, soldier accused in leak case that shook Israel
