L'Iran décrypté 1/3
L'OR NOIR ET LA MAIN BRITANNIQUE 1901-1953
6/16/20269 min temps de lecture
Le contenu de mon article
I. L'Iran mis sous tutelle (1786-1925)
Pour comprendre le XXe siècle, il faut remonter à 1789. Cette année-là, Agha Mohammad Khan, chef de la tribu turkmène des Qajar, unifie une Perse fragmentée après des décennies de guerre civile. Couronné Shah (roi) en 1796 à Téhéran (ville qu'il choisit comme nouvelle capitale), il fonde la dynastie Qajar, qui régnera jusqu'en 1925. Mais il est assassiné dès l'année suivante et laisse une monarchie solide sur la forme mais fragile dans les faits.
Tout au long du XIXe siècle, l'Iran se vide lentement de sa souveraineté. Défait militairement par la Russie lors de deux guerres successives (1804-1813 et 1826-1828), l'Iran perd l'Arménie, la Géorgie, le Daghestan et l'Azerbaïdjan. Le traité de Turkmenchay de 1828 impose à l'Iran sa première série de capitulations, des droits extraterritoriaux accordés aux sujets russes sur le sol perse : exemption des tribunaux iraniens, immunité fiscale, droit à des cours consulaires. Dans les décennies qui suivent, la Grande-Bretagne réclame et obtient les mêmes privilèges. La population iranienne le vit comme une humiliation pendant plus d'un siècle.
C'est dans ce contexte d'un État affaibli que le Shah Mozaffar al-Din, endetté et mourant, reçoit en 1901 un émissaire britannique dans son palais.
II. la concession d'arcy
William Knox D'Arcy est anglais, riche (sa fortune vient d'une mine d'or en Australie) et en quête d'un nouveau pari. En mars 1901, son agent Alfred Marriott débarque à Téhéran. Le 28 mai 1901, dans le palais de Sahebgharaniyeh, le Shah signe un document en 18 points qui accorde à D'Arcy les droits exclusifs d'explorer, extraire, transporter et vendre le pétrole, le gaz naturel, l'asphalte et les cires minérales en Iran pour 60 ans sur 1 242 000 km², soit les 3/4 du pays.
En échange, le Shah obtient 20 000 £ en espèces, autant en actions, et une promesse de 16 % des bénéfices nets. D'Arcy ne mettra jamais les pieds en Iran et la découverte d'un gisement de pétrole se fera attendre pendant de longues années.
Le 31 août 1907, la Grande-Bretagne et la Russie signent la Convention anglo-russe à Saint-Pétersbourg sans consulter Téhéran. Le traité divise l'Iran en trois zones : le nord (incluant Téhéran et Ispahan) passe sous influence russe exclusive ; le sud-est (Kerman, Bandar Abbas) sous influence britannique exclusive et entre les deux, une zone tampon neutre où les deux puissances peuvent librement rivaliser. Son gouvernement est informé après coup. Il refuse de reconnaître l'accord mais ne peut rien faire contre.


III. 4 h du matin, 26 mai 1908
Sept ans de labeur dans le désert. L'ingénieur George Reynolds fore dans des conditions inhumaines : variole, bandits, 50 °C à l'ombre. D'Arcy est ruiné. En mai 1908, ses financiers envoient un télégramme : « Cessez tout, rentrez. » Reynolds retarde. Le 26 mai 1908 à 4 h du matin, un geyser de quinze mètres jaillit à Masjed Soleyman. C'est la première grande découverte de pétrole au Moyen-Orient. Elle va tout changer.
En avril 1909 naît l'Anglo-Persian Oil Company (APOC). En 1912, sa raffinerie d'Abadan est la plus grande du monde. En 1914, Churchill convainc le gouvernement britannique d'en acheter 51 % des parts : le pétrole iranien devient le carburant de la Royal Navy.
L'Iran reçoit ses 16 %, mais l'APOC triche sur leur calcul ; des experts mandatés par Téhéran le prouveront.
IV. L'ascension des pahlavi
En 1921, l'Iran est à l'agonie. La Première Guerre mondiale a laissé le pays occupé simultanément par des troupes britanniques, russes et ottomanes. Le dernier Shah Qajar, Ahmad, est en Europe pour soigner sa santé. Les provinces sont ingouvernables. En 1925, la dynastie Pahlavi se substitue aux Qajar. Les capitulations sont abolies en 1928 par Reza Shah, mais le pétrole reste aux mains des Britanniques. En 1935, la compagnie change de nom : Anglo-Iranian Oil Company (AIOC). Le pays impose le nom « Iran » à l'étranger, qui se faisait jusque-là appeler « Perse ». Le rapport de force, lui, ne change pas.
Reza Shah modernise l'Iran à marche forcée : chemins de fer, université, émancipation des femmes, laïcisation. Mais il est aussi dictateur : censure, répression, partis politiques interdits. Sur le pétrole, il renégocie en 1933 et cède à nouveau face aux Britanniques. En août 1941, les Alliés envahissent l'Iran pour sécuriser un corridor vers l'URSS. Reza Shah abdique et s'exile en Afrique du Sud où il mourra en 1944. Son fils Mohammad Reza, 22 ans, éduqué en Suisse, monte sur le trône. Les diplomates américains le qualifient de « faible et incapable de prendre une décision ».
VI. AJAX : la mécanique du coup d'État
La réaction britannique est immédiate. La Royal Navy bloque les tankers. La production iranienne s'effondre de 664 000 barils/jour en 1950 à 27 000 en 1952 (chute de 96 %). Les avoirs iraniens sont gelés dans les banques britanniques. Mossadegh propose un partage 50/50, sur le modèle vénézuélien mais les Britanniques refusent.
Les Britanniques veulent faire tomber ce gouvernement, mais ils n'ont plus assez de relais internes. C'est pour cette raison qu'ils se tournent vers la CIA. Truman refuse de participer à un coup d'Etat contre un gouvernement élu. Tout change en janvier 1953 avec l'arrivée d'Eisenhower. Les Britanniques reformulent leur argumentaire : Mossadegh n'est plus un nationaliste gênant, il est une porte ouverte au communisme soviétique. En avril 1953, le directeur de la CIA, Allen Dulles, valide un million de dollars pour la station de Téhéran. Mission : « provoquer la chute de Mossadegh par tous les moyens ». Le 1er juillet, Churchill approuve. Dix jours plus tard, Eisenhower donne son accord définitif.
Le plan se tisse en trois mois lors de réunions secrètes à Chypre et à Beyrouth. Son nom officiel : TPAJAX côté américain, Operation Boot côté britannique. Sa logique est de faire passer ce coup d'État pour un acte constitutionnel. La Constitution iranienne donne au Shah le droit de révoquer son Premier ministre ; il suffit de le pousser à l'exercer.
Première phase : la manipulation de la presse
La première étape consiste à préparer l'opinion publique. Des journalistes et des rédacteurs reçoivent de l'argent pour publier des articles hostiles à Mossadegh. Des rumeurs sont diffusées quotidiennement : le Premier ministre serait incapable de gouverner, chercherait à abolir la monarchie ou préparerait une alliance avec les communistes du parti Toode. De faux articles et de fausses informations circulent pour créer un climat de peur et d'instabilité. On le dépeint comme un ennemi de l'islam et pour une frange plus radicale de la population, on lui invente des origines juives.
Deuxième phase : l'activation des relais stratégiques internes
La CIA et les services britanniques financent ensuite un vaste réseau d'influence. Des parlementaires, des officiers, des chefs tribaux, des hommes politiques et plusieurs dignitaires religieux sont approchés. Certains mollahs utilisent leur influence pour retourner une partie de l'opinion contre Mossadegh et prêche contre lui lors des grandes prières du vendredi. Dans le même temps, des intermédiaires recrutent des groupes chargés d'organiser des manifestations favorables au Shah ou hostiles au gouvernement.
Le 19 juillet 1953, un homme discret entre à Téhéran sous l'alias James Lockwood. Kermit « Kim » Roosevelt Jr., petit-fils de Theodore Roosevelt, diplômé de Harvard et agent senior de la CIA. Depuis une villa sécurisée, il coordonne l'ensemble de l'opération : financement des relais politiques, distribution de pots-de-vin et organisation des réseaux chargés de déstabiliser le gouvernement.
Troisième phase : faire signer les décrets royaux
La dernière étape consiste à obtenir la signature du Shah. Pendant plusieurs semaines, Mohammad Reza Shah refuse de s’engager. Il craint un échec et les conséquences d’un affrontement direct avec Mossadegh.
Les Américains et les Britanniques tentent d’abord de passer par sa sœur jumelle, la princesse Ashraf Pahlavi. Elle est approchée, soutenue financièrement et encouragée à intervenir. Elle rencontre son frère pour le convaincre de signer les décrets. Mais cette première tentative échoue : le Shah refuse de prendre le risque.
Kermit Roosevelt, chef de l’opération pour la CIA, prend alors personnellement le relais. Il agit dans la clandestinité. Pendant plusieurs nuits, il organise des rencontres secrètes avec le Shah, parfois directement dans des voitures ou à proximité du palais, afin d’éviter toute surveillance. La pression devient directe et constante.
Finalement, le Shah cède. Il signe deux firmans (décrets royaux), le premier révoque Mossadegh et le second nomme le général Fazlollah Zahedi Premier ministre.
Dans la nuit du 15 au 16 août 1953, la première tentative est lancée. Un officier de la Garde impériale, le colonel Nassiri, est chargé de remettre officiellement le décret de révocation à Mossadegh et de procéder à son arrestation immédiate.
Mais Mossadegh a été averti. Les raisons restent débattues : fuite interne, surveillance accrue ou interception. Lorsque Nassiri arrive à la résidence du Premier ministre, la situation est déjà sous contrôle. Au lieu d’arrêter Mossadegh, ce sont les gardes loyaux au gouvernement qui arrêtent Nassiri.
En parallèle, d’autres unités supposées soutenir le coup hésitent ou n’agissent pas. La coordination échoue. L’effet de surprise est perdu. Radio Téhéran annonce que le coup d’État a été déjoué. Dans les rues, des foules favorables à Mossadegh s’en prennent aux symboles monarchiques.
Le Shah panique et fuit aussitôt : Bagdad, puis Rome.
À Washington, la CIA envoie un message demandant l’arrêt de l’opération :
« L’opération a été tentée et a échoué. Cessez toute action contre Mossadegh. »
Kermit Roosevelt reçoit l’ordre et décide de l’ignorer.
À ce moment-là, l’opération aurait pu s’arrêter. Mais Roosevelt décide de continuer.
Il lance une seconde phase, beaucoup plus agressive.
Les décrets royaux sont imprimés en grande quantité et diffusés dans toute la capitale pour donner une apparence de légitimité au renversement. Des réseaux liés à la presse et à l’impression sont mobilisés pour produire tracts, communiqués et articles favorables au Shah.
En parallèle, une vaste campagne de propagande est financée : rumeurs, presse, relais religieux et politiques. Mossadegh est présenté comme un danger pour l’islam et accusé de rapprocher le pays du communisme.
Des fonds sont distribués pour mobiliser la rue. Des gangs locaux et des hommes de main issus des quartiers populaires sont recrutés et payés pour organiser des manifestations, provoquer des violences et créer un climat de chaos.
Un élément clé est le retournement de l’ayatollah Abol-Ghasem Kashani. Ancien allié de Mossadegh, il s’en détache et appelle désormais à s’opposer à lui. Ce basculement donne une légitimité religieuse au mouvement et accélère la fracture de la société.
La situation dégénère rapidement. Téhéran bascule dans une forme de guerre civile urbaine : affrontements de rue, groupes rivaux, interventions d’unités militaires divisées.
Le 19 août 1953, tout bascule. Les foules envahissent la ville, encadrées et soutenues. Une partie de l’armée rejoint le mouvement. Des unités prennent des points stratégiques.
La maison de Mossadegh est attaquée et prise sous le feu. Après plusieurs heures de combats et des centaines de morts, le régime s’effondre. Mossadegh parvient à fuir brièvement, mais il finit par se rendre.
Le Shah revient alors de Rome et reprend le pouvoir.


sources:
Ervand Abrahamian, histoire moderne de l'Iran
yann richard, l'Iran de 1800 à nos jours.
ermit Roosvelt Jr, countercoup






